De la navigation dans les soins d’affirmation de genre aux démarches administratives, les jeunes trans collaborent avec l’équipe de Passeport pour tracer leur propre chemin.

Le personnel du programme Passeport le sait : quand on prend le temps d’écouter, les jeunes finissent toujours par parler de leur vie, de leurs intérêts, de leurs rêves et de leurs défis. C’est ainsi que Jacynthe Lepage, directrice du programme Passeport Matane, a pris conscience que les jeunes trans en région ont besoin d’un soutien accru. Élyo est l’un d’entre eux.

« Je me sentais honnêtement intimidé face à la lourdeur des procédures gouvernementales, confie Élyo, diplômé de Matane. [Passeport] était un soutien essentiel pour moi. »

Les jeunes trans font face à une multitude de défis, peu importe leur lieu de vie : transphobie à l’école, au travail, et parfois au sein même de leur famille. Mais comme l’explique Jacynthe, le contexte rural de Matane ajoute une couche de complexité supplémentaire.

« J’ai un cousin à Montréal qui a le même âge que plusieurs des jeunes trans que nous accompagnons à Passeport Matane. Les soins qu’il a obtenus rapidement lui auraient pris des années dans une région comme la nôtre. C’est là que j’ai réalisé à quel point nous sommes loin du compte. »

À Matane, le manque d’accès aux soins de santé se traduit par encore moins de médecins prêts à conseiller en matière de soins d’affirmation de genre. Faire assermenter les documents liés à un changement de nom est aussi un véritable défi. Et pour des jeunes en situation de pauvreté ou de logement précaire, les exigences administratives du processus d’affirmation de genre peuvent être particulièrement éprouvantes. Un seul document manquant, un appel téléphonique raté, et c’est tout le processus qui doit être recommencé, ou trop souvent abandonné.

« Pour un jeune, décider de faire son coming out demande déjà beaucoup de courage. Mais quand on tient compte de tous ces facteurs, ça devient un véritable parcours du combattant, explique Jacynthe. Juste pour exister, juste pour être soi-même, il faut se débrouiller seul avec tout ça. »

C’est une réalité difficile, mais Jacynthe a décidé que Passeport Matane pouvait y faire quelque chose.

La première mesure prise par Jacynthe a été de faire une demande pour obtenir le pouvoir d’assermenter des documents. Un geste concret qui lui permet d’aider les jeunes à remplir des démarches clés, comme les demandes de changement de nom, sans avoir à répéter leur histoire à quelqu’un qui ne les comprend ou ne les croit pas.

Ensuite, elle a établi des partenariats avec des organismes locaux 2ELGBTQI+ comme Uniphare, basé à Rimouski, à l’ouest de Matane sur la rive sud du Saint-Laurent. Ensemble, ils ont commencé à offrir aux jeunes des articles d’affirmation de genre difficiles à trouver en région, comme des bandages mammaires et des prothèses.

« Cet organisme offre une oreille attentive dans un climat particulièrement inclusif (transfriendly), dit Élyo. La collaboration avec Uniphare m’a également permis d’avoir accès à du matériel d’affirmation de genre. »

Jacynthe a rapidement constaté à quel point ces services faisaient une différence dans la vie des jeunes.

« Certains jeunes que nous accompagnons ne pouvaient même pas se regarder dans le miroir le matin. Ils ne supportaient pas leur propre reflet. Avec leur bandage, ils se tiennent différemment. Ils ont davantage confiance en eux. »

Il y a maintenant une petite communauté active de jeunes trans à Passeport Matane. Dans un contexte rural où les personnes trans sont moins visibles, les jeunes du programme restent en contact via un groupe de messagerie. Ils coordonnent leurs horaires et participent ensemble aux activités. Un bénévole trans fait partie de la communauté du programme, et l’équipe tient à jour une liste de ressources trans-inclusives dans la région.

Tout ce travail s’effectue en parallèle du programme Passeport habituel. Pour Jacynthe et son équipe, il reste du tutorat à organiser, des mentors à trouver et un soutien financier à gérer. Mais créer des espaces où chaque jeune a sa place fait partie de ce travail.

Cet impact se fait sentir dans la communauté au sens large. L’été dernier, Jacynthe a aidé à organiser la toute première Marche des fiertés de Matane. Les médias locaux étaient présents, et alors que l’équipe espérait une vingtaine de participants, plus du double ont répondu à l’appel. « Tous nos jeunes Passeport étaient là, les jeunes trans, mais aussi beaucoup d’autres jeunes de la communauté de la diversité sexuelle, raconte Jacynthe. Il est devenu évident qu’il y avait un vrai besoin de se rassembler. »

Aujourd’hui, les efforts de Jacynthe sont de plus en plus reconnus dans la région. D’autres organismes communautaires cherchent à développer des partenariats avec Passeport Matane. Des parents, peu familiers avec les transitions de genre, l’ont contactée pour savoir comment mieux soutenir leur enfant.

« Nous avons développé une sorte d’expertise ici. Les jeunes se sentent très à l’aise de venir se confier à nous ou de demander de l’aide. Ils disent : ‘Je sais qui je suis, mais je ne sais pas comment avancer,’ et c’est là que nous essayons d’intervenir. »